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Samedi 13 décembre 2008

La Guyane vient de connaître un mouvement social extrêmement dur d’une dizaine de jours pour protester contre le prix de l’essence. Dans le même temps, j’ai ouï dire en regardant l’Hebdo de France O que la Réunion avait elle aussi connu de très grosses manifestations contre le prix du carburant. Je ne vais pas commenter ces mouvements sociaux en eux-mêmes, pour la simple et bonne raison que je n’y connais pour ainsi dire rien, mais je vais m’intéresser à l’indifférence générale de la métropole. Car il faut bien le dire, personne n’en a parlé. France 2 a diffusé quelques images de la Guyane suite à des violences, et a ensuite parlé des propositions d’Yves Jégo, mais c’est absolument tout. Quand à la Réunion, silence générale sur toutes les antennes.

Pourtant, les Département et Régions d’Outre-mer (DROM) sont bel et bien des parties du territoire national, au même titre que l’Alsace, la Corse ou le Bassin d’Arcachon. Que peut justifier une telle indifférence ?

D’abord, il y a certes le facteur géographique : les journalistes français considèrent déjà que ce qui sort de Paris est purement provincial, et ne les concerne que fort peu, alors des évènements sociaux qui se passent à l’autre bout de la planète, si ça ne gène même pas les touristes, je vous laisse imaginer. En plus, ceux qui lisent les médias traditionnels ne vivent, pour autant que je le sache, que fort peu dans les DROM. Or, les journalistes ne parlent, assez logiquement, que de ce qui intéresse leurs lecteurs.

Mais il n’y a, à mon avis, pas que cela. Pour comprendre pourquoi les français se désintéressent complètement des DROM, il faut, à mon avis, voir ce qu’ils sont et ce qu’ils représentent pour la France.

 

Historiquement, les DROM sont les reliquats de l’Empire colonial français. Leurs populations ont acceptés, par referendum, de rester au sein de la République française. En échange, la France les subventionne allègrement et leur permet artificiellement d’avoir un niveau de vie extrêmement élevé pour les régions où ils sont. Alors certes, on peut considérer que l’attachement historique, la francisation des élites locales a joué un rôle. Mais fondamentalement c’est un marché entre la France, qui permet aux DROM d’être beaucoup plus riches qu’ils ne le seraient sinon, et les DROM, qui permettent à la France de profiter de leur territoire et de leurs ressources naturelles.

Maintenant, la France a-t-elle intérêt à se maintenir dans les DROM ? D’un point de vue purement comptable, assurément non. Non, parce qu’ils coûtent une fortune en allocations diverses et variées auxquelles leurs habitants ont droits en tant que français (sans même parler des allocations spécifiques), parce que ces territoires sont une véritable porte à clandestin (si rien n’est fait, l’île de Mayotte va, dans les prochaines décennies, compter une majorité de clandestins), parce que le maintient des services publics auxquels ils ont droit, en tant que part du territoire national, coûte extrêmement chers de par l’éloignement et les conditions géographiques, et parce qu’ils immobilisent des milliers de soldats, saignant ainsi à blanc les effectifs de l’armée de Terre.

A ce moment, pourquoi les garder ? Les ressources que l’on en tire sont loin d’être suffisantes pour rembourser ce qu’ils coûtent. L’utilité stratégique ? Objectivement, elle est nulle, à part si la France a l’intention d’envahir un jour le Brésil. Et objectivement, il y a plus de chance de voir le Brésil envahir la Guyane que le contraire. Certes, il y a la base spatiale de Kourou, mais a mon avis, ça coûterai bien moins chers de louer un territoire à un pays d’Amérique Centrale que de se maintenir en Guyane. De même que les bases françaises en Afrique sont bien plus efficaces pour protéger nos intérêts que l’île de Mayotte…

 

Non, ce qui nous fait conserver les DROM, c’est que ce sont des reliquats de la puissance impériale passée de la France. La France conserve les DROM pour se prétendre être encore une puissance plus ou moins impériale. Car sincèrement, à quoi nous sert d’avoir la quatrième surface marine du monde ? La réponse est simple : à l’heure de la mondialisation, à pas grand-chose, excepté pouvoir avoir un poids important dans les organisations internationales en charge de ces questions.

Or, avoir une puissance impériale a un coût, et un coût extrêmement élevé. Un coût financier, à travers les dépenses énormes entraînées par la mainmise sur le territoire pour les mettre en valeur, et pour contrôler la population, que ce soit en achetant la population locale ou en implantant une population nationale. Coût militaire, à travers le maintient de troupes d’occupation et d’une marine de guerre suffisamment puissante pour assurer le lien des territoires avec la métropole. Coût politique intérieur, avec la nécessité devant l’opinion publique d’envoyer des soldats à l’autre bout du monde pour un intérêt limité. Et il est loin le temps où l’occupation de l’Inde était autofinancée, et même rapportait de l’argent à la Couronne Britannique.

Ce coût, il faut que la population soit prête à le payer pour que le pays puisse maintenir sa puissance impériale. Le payer en impôts, qui ne permettent pas de meilleurs services, le payer en sang, en envoyant une part non négligeable de sa jeunesse dans l’armée. Et si la population cesse d’être prête à payer ce coût, l’Empire s’effondre, à plus ou moins long terme.

Sur le long terme, si la population refuse de payer le prix inhérent à la puissance impériale, l’Empire ne peut se maintenir. C’est pour cela qu’on peut prendre acte du déclin de la puissance américaine, avec une population qui refuse d’en payer le prix, obligeant l’armée non seulement à recourir massivement à des mercenaires, mais en plus a engager de plus en plus de personnels peu qualifiés et de non nationaux directement dans l’armée, ce qui provoque une baisse du niveau qualitatif de la puissance militaire. De même que les difficultés de recrutement de l’armée romaine, nécessitant de recourir à des barbares pour assurer la défense des frontières a été le symptôme du déclin inéluctable de l’Empire romain.

C’est ce qui me fait penser aussi que les Empires chinois et indiens, une fois établis, mettront fort longtemps avant de s’effondrer, car leur population pléthorique leur permettra des ressources biens plus importantes que celles dont ont jouis les précédentes puissances impériales. (A moins, ce qui est assez probable, qu’ils ne s’éliminent l’un l’autre.)

 

Pour en revenir à la situation française, elle est selon moi assez similaire. Les français ne veulent plus payer le prix de la puissance, d’autant que celle-ci est très relative. Ils ne veulent plus payer pour la Défense, ce qui implique à terme une mise sous tutelle de la politique étrangère française sous celle des américains, et la fin d’une quelconque politique étrangère indépendante. Et ils ne veulent plus payer pour les DROM, et le manifestent par une indifférence totale à ce qui s’y passe. Pour le moment. Car, avec la crise économique qui s’annonce longue et difficile, et les finances publiques qui plongent vertigineusement, il serait fort surprenant que des mouvements métropolitains réclamant un éloignement de la métropole et des DROM ne voient pas le jour. D’ailleurs, ça a déjà commencé, le gouvernement entendant supprimer certains avantages dont ils bénéficient (suppression des majorations pour les fonctionnaires à la retraite s’y établissant, plafonnement des niches fiscales qui permettaient aux DROM de bénéficier de nombreux investissements…).

Bref, les français n’ont plus de volonté de puissance. Ils ne souhaitent plus agir sur le monde, mais espèrent simplement que celui-ci les laissera en paix.

Par Gabriel Bendayan - Publié dans : Défense et géopolitique
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